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6 août 2012 1 06 /08 /août /2012 13:58

Interview - Paul Gérémie Bikidik

Sans fioriture, le Président du Réseau Associatif des Consommateurs de l’Energie fait le tour de la question de la protection des droits des usagers que les associations consuméristes disent défendre, souvent comme fonds de commerce pour leurs intérêts personnels.

 

Les consommateurs ont-ils des droits ? Si oui lesquels ?

Il faut tout d’abord rappeler que la notion de protection du consommateur est universelle et renvoie à un ensemble de mesures qui visent à limiter la vulnérabilité des utilisateurs des biens et des services. Les consommateurs Camerounais ont donc les mêmes droits que ceux du reste du monde. D’ailleurs pour la première fois après plus de 50 ans d’indépendance et suite à de longues années de lutte des organisations de défense des consommateurs, les pouvoirs publics ont enfin adopté un texte législatif exclusivement dédié à la protection du consommateur ; il s’agit de la loi-cadre N°2011/012 du 06 mai 2011 portant protection du consommateur. Cette loi reprend in extenso, les principes directeurs des Nations Unies pour la protection du consommateur qui prescrivent quatre (04) droits essentiels : le droit à la sécurité, le droit à l’information, le droit à la représentation et le droit au choix. A ces droits, il faut ajouter le droit à la satisfaction des besoins de base, le droit à la réparation, le droit à l’éducation et le droit à un environnement sain.

 

 Les droits des consommateurs sont-ils protégés ?

Bien que représentant le groupe économique le plus important, l’usager est resté trop longtemps le maillon faible de la chaîne de consommation au Cameroun. Avant cette loi-cadre et alors qu’il existe depuis plusieurs années une pléiade de textes règlementaires protégeant les investissements et fixant les règles du jeu de la compétition économique, notre pays comptait encore parmi les dernières nations africaines où le consommateur n’avait pas un statut légal. Il n’y a qu’au Cameroun où on pouvait encore trouver il y a peu, dans certains espaces commerciaux, l’indication surréaliste et aberrante : « Un produit acheté n’est ni échangé, ni remboursé ». Ce nouveau cadre juridique spécifique garantit désormais le respect des droits et devrait suffire à protéger les intérêts économiques et sociaux des consommateurs. Toutefois, nous savons qu’ici comme ailleurs, la problématique du droit du consommateur se situe largement au-delà de l’élaboration et l’adoption d’une loi.

 

Cette loi-cadre est certes une avancée, mais on a l’impression que c’est une loi de plus. Comment le consommateur peut-il se l’approprier dans la défense de ses intérêts?

L’existence d’un cadre législatif le plus parfait ne pourra jamais remplacer la compétence et la probité des hommes chargés de l’appliquer. En attendant les textes d’application subséquents, le meilleur rempart contre les abus de toutes sortes dont les consommateurs sont victimes reste la mobilisation individuelle et collective. Toutefois, chaque consommateur doit s’approprier ce nouvel instrument juridique que représente ce texte législatif inédit et en user sans limites pour faire valoir ses droits légitimes en toutes circonstances. Nous les invitons surtout à rejoindre sans tarder le mouvement consumériste organisé, c'est-à-dire à adhérer en masse dans les organisations de défense des consommateurs.  

 

En 2008, le gouvernement s’est engagé dans la lutte contre la vie chère. Est-ce que cet engagement en faveur des consommateurs est tenu ?

La lutte contre la vie chère est un échec évident. Hormis l’augmentation de 15% des salaires des fonctionnaires, aucune mesure décidée par le gouvernement le 07 Mars 2008, c’est-à-dire au lendemain des émeutes de la faim de Février 2008, n’a été appliquée. Depuis cette date, les prix des denrées de première nécessité n’ont pas changé ; certains connaissent même une augmentation vertigineuse. Officiellement, le taux d’inflation oscille autour de 5%, mais tout le monde sait que ce chiffre ne traduit pas la réalité de la hausse des prix. Dans nos marchés, l’inflation atteint et même dépasse parfois les 50%. L’électricité et l’eau sont toujours autant inaccessibles. Plus de 04 ans après ces violentes manifestations contre la vie chère, l’immense majorité des consommateurs continue à souffrir en silence le martyr, à la fois confronté à une inflation exponentielle et à la baisse implacable de leur pouvoir d’achat. Il est clair que le gouvernement a lamentablement échoué  à remplir l’une de ses plus importantes missions régaliennes qui est d’assurer le bien-être du consommateur.

 

 On observe un foisonnement des associations de consommateurs et il y a des domaines qui ne sont pas du tout explorés, comme la téléphonie et le secteur brassicole, 02 secteurs qui pourtant enregistrent de nombreuses dérives. Qu’est-ce qui justifie l’abandon de ces secteurs par les associations de consommateurs ?

Il faut tout d’abord rappeler que la protection du consommateur est avant tout un devoir régalien de l’Etat. Les associations de consommateurs se sont assigné un rôle plutôt supplétif à cette mission des pouvoirs publics. Nous sensibilisons les utilisateurs des biens et des services sur leurs droits et leurs devoirs, dénonçons les abus dont-ils sont victimes, portons des plaidoyers et interpelons la puissance publique, régulatrice des relations commerciales, sur la condition du consommateur. Ce rôle social n’est malheureusement que très partiellement reconnu. Les associations n’ont abandonné aucun secteur d’activité ; seulement, elles ne disposent pas toujours des moyens logistiques pour mener leurs actions. Les 02 secteurs que vous venez de citer ne figurent pas sur la liste des 21 produits et services dont les prix sont soumis à la procédure d'homologation préalable, telle que fixée par l’arrêté N°0000011/Cab/Mincommerce du 05 mai 2008. Hormis les contraintes normatives sur les niveaux de qualité, de fiabilité et de sécurité, le cadre règlementaire autorise les opérateurs exerçant dans ces secteurs à déterminer librement les prix de leurs produits et services. C’est là, les conséquences perverses de la libéralisation tous azimuts dans laquelle semble s’être aligné le Cameroun. Avec un cadre règlementaire incohérent, l’efficacité des associations de consommateurs restera longtemps encore très limitée.

 

En vous engageant dans les secteurs comme l’énergie et bien d’autres, n’est-ce pas parce que ceux-ci sont plus juteux et plus porteurs pour vous ?

En principe, « les organisations de défense des consommateurs sont des regroupements apolitiques à but non lucratif » (Cf. article 22 de la loi-cadre N°2011/012 du 06 mai 2011 portant protection du consommateur). Si certaines organisations s’éloignent de cette disposition légale, en ce qui concerne le RACE, nous ne poursuivons aucun but mercantile. Nous nous sommes engagés dans la défense des consommateurs après le constat suivant : Seuls 2 Camerounais sur 10 ont accès à une électricité de plus en plus chère, alors que le Cameroun possède le 2ème potentiel hydroélectrique d’Afrique après la République Démocratique du Congo. L’eau potable n’est accessible qu’à peine 25% de Camerounais, avec une potabilité approximative. Le bois-énergie reste encore la principale source d’énergie pour l’immense majorité des Camerounais dans les milieux urbains et ruraux, avec des conséquences écologiques désastreuses. Par ailleurs, malgré sa position de pays producteur de pétrole depuis 1977, le Cameroun reste le pays de la sous-région Afrique Centrale qui pratique les prix au détail les plus élevés des produits pétroliers. A peine 3% des ménages ruraux ont accès au gaz à usage domestique, pour à peu près 40% de la population citadine. Confortés par cette triste réalité et convaincus de ce que l’énergie est le socle du développement économique, nous nous sommes donné comme objectif de faire inscrire l’intérêt du consommateur au cœur des politiques publiques en matière d’énergie.

   

Certaines associations de consommateurs ont choisi le chantage et la compromission avec les milieux d’affaires comme mode d’action, très loin de la cause du consommateur. N’y a-t-il pas urgence d’assainir le milieu des associations de consommateurs ?

Il faut éviter de stigmatiser les organisations de défense des consommateurs et les mettre toutes dans le même sac. Comme dans tous les regroupements à caractère corporatiste au Cameroun, on trouve des brebis galeuses au sein du mouvement consumériste. La faiblesse structurelle des associations de consommateurs plombe le dynamisme du mouvement consumériste et limite le champ d’action des usagers face aux abus des opérateurs économiques véreux. Il faut reconnaitre que malgré l’évolution récente du cadre juridique, on note une certaine désorganisation du mouvement consommateur national. En fait, le foisonnement des associations de consommateurs n'est pas toujours synonyme de vitalité. Il peut même s’avérer un facteur d'inefficacité préjudiciable à la défense de la cause consumériste. Nous convenons avec vous qu’il est temps de donner un coup de pied dans la fourmilière consumériste dans notre pays. Pour renforcer le consumérisme au Cameroun et le mettre véritablement au service des usagers, il est nécessaire de réduire le nombre d’associations de consommateurs. La pléthore nuit à la réputation de ces organisations et les exposent à toutes sortes de manipulations. Pour limiter toutes les dérives observées, il faut formellement reconnaitre le rôle social des organisations de défense des consommateurs sur la base de la représentativité et de l’évaluation de leurs activités, notamment dans le cadre de la désignation des membres du futur Conseil national de la consommation (Cnc), prévu par l’article 25 de la loi-cadre. En tout cas, les consommateurs Camerounais ont besoin d'organisations réellement représentatives, agissantes et fortes, auxquelles ils puissent se reconnaitre. Pour nous, l’avenir du consumériste se trouve dans la spécialisation, seul gage d’efficacité.

 

Pouvez-vous nous citer quelques victoires à mettre à l’actif des associations de consommateurs ?

Les associations de défense des consommateurs assurent au quotidien la médiation dans les litiges qui opposent les usagers aux opérateurs indélicats. Nous sommes résolument engagés dans la lutte pour l’amélioration de la qualité de vie et du cadre d’expression du consommateur. A l’issue de quatre importantes actions de plaidoyers, le mouvement consommateur national a activement contribué à l’adoption par le gouvernement camerounais : le 26 Janvier 2009 d’un Règlement du service de distribution publique d’électricité, l’adoption le 27 Décembre 2010 d’un Règlement affermé de distribution de l’eau potable dans les centres urbains et périurbains du Cameroun, mais également l’adoption et la promulgation de la toute nouvelle loi N°2011/022 du 14 Décembre 2011 régissant le secteur de l’électricité. Toutefois, notre plus grand fait d’arme reste la loi-cadre N°2011/012 du 06 mai 2011 portant protection du consommateur au Cameroun, obtenu de haute lutte après plusieurs années de plaidoyer. Tous ces textes règlementaires et législatifs régissant les relations, très souvent inéquitables, entre les consommateurs et les opérateurs économiques. Pour le cas précis de l’électricité, la sortie officielle du règlement du service était bloquée depuis le 18 juillet 2001, date de la privatisation du service public de l’électricité au bénéfice de l’opérateur privé AES/Sonel. Il a fallut une action judiciaire du Race pour qu’il soit adopté et publié.

 

Interview réalisée par Mathieu Nathanaël Njog

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Published by Njognath - dans Economie
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