Lapiro de Mbanga et Paul Eric Kingué
Ils sont les deux prisonniers de luxe des émeutes de fin février 2008. Commanditaires désignés d’un soulèvement incontrôlé.
Deux boucs émissaires sacrifiés
«La manière expéditive des jugements et les violations répétées des dispositions du nouveau code de procédure pénale camerounais et des conventions régionales et internationales qui garantissent les droits de la défense laissent penser que des pressions ont été exercées sur les instances judiciaires et que les juges n’ont pas eu les mains libres dans l’exécution du droit », révèle le rapport de l’Acat. Poussant plus loin l’analyse, l’Acat déclare que selon plusieurs témoignages de défenseurs des droits de l’Homme, il existerait une liste de personnes «à abattre» en période de troubles ou par la suite. C’est dans ce registre que l’on met les interpellations et condamnations de Paul Eric Kingue et Lapiro de Mbanga, des hommes publics admirés et adulés de leurs populations qui les considéraient comme la voix des voix.
Le 27 février 2008 en plein soulèvement social qui embrasse trente une villes de cinq régions du Cameroun, l’ex maire de Njombé- Penja, Paul Eric Kingué est arrêté par les éléments d’une patrouille mixte de militaires et gendarmes, venue expressément de Nkongsamba dans six camions et douze pik-up. La mobilisation frise la recherche d’un «redoutable sniper», voire d’un «chef de gang», comme le compare Joseph Fochivé, responsable de la production de la Spm dans un reportage du journal le Monde du 10 juillet 2008. Pourtant, il avait réussi à ramener le calme dans la ville de Njombé après une bavure policière des éléments du Gmi N°2 qui ont abattu le 26 février six jeunes manifestants. C’est ainsi qu’il est placé sous mandat de dépôt à la prison de Nkongsamba le 29 février. Son malheur c’est d’avoir dénoncé dans une correspondance téléphonique ces exactions des éléments du Gmi N°2 de Douala en direct sur la chaîne de télévision Canal 2 international. «Officiellement, il est accusé d'avoir incité des jeunes à la révolte et d'être l'auteur de malversations financières ». Mais pour la population, il ne fait aucun doute que ce sont les compagnies de bananeraies (Php, Spm,…) qui ont obtenu la tête du maire du parti au pouvoir. Ces sociétés lui reprochent ses dénonciations. Paul Eric Kingué s'était scandalisé des salaires pratiqués par ces sociétés exploitant les bananeraies. 25.000 Fcfa par mois. Il avait dénoncé aussi les privilèges fiscaux et les exonérations de taxes dont bénéficient ces entreprises à capitaux français. Bref, il passe pour le défenseur du «bas peuple». Dans une lettre ouverte au président Paul Biya, il écrit : «Le paradoxe déconcertant [de Njombe Penja], une zone très riche avec des populations très pauvres».
Dans un procès en sorcellerie, qui dure six mois le Tribunal de grande instance du Moungo à Nkongsamba, le 19 janvier 2009, l’inculpe «de coaction de pillage en bande, destructions de biens » et le condamne à six ans de prison ferme et a payé solidairement avec dix sept coaccusés les dommages et intérêts d’un montant de 804 millions Fcfa à la société des Plantations du Haut Penja (Php).
Le kafka camerounais
Dans une affaire kafkaïenne, le 9 avril 2008 longtemps après les émeutes de la faim de fin février, le procureur de la république du tribunal de première instance de Mbanga fait interpellé Lapiro de Mbanga. C’est à la suite des plaintes contre X déposées par La Société anonyme des brasseries du Cameroun et la Société des plantations de Mbanga (Spm). Lambo Sandjo Pierre Roger de son vrai nom est accusé de «complicité de pillage en bande, destruction des biens, incendies volontaires, obstacle à la voie publique, dégradation des biens publics ou classés et attroupement.». Ce n'est que le 10 juin, deux mois plus tard, que Lapiro est envoyé devant le Tgi du Moungo statuant en matière criminelle. Le 20 août dernier, au terme de 4 mois de procédure, il obtient l'autorisation d'être transféré à la prison de Mbanga, sa ville natale. C'est de là qu'il se présente au Tgi où le 27 août, on assiste à un revirement spectaculaire de l'accusation. La Société anonyme des brasseries du Cameroun se deconstitue partie civile alors que la Société des plantations de Mbanga (Spm) soutient qu'elle n'a jamais porté plainte contre l'accusé mais contre " X " en sollicitant néanmoins du tribunal des dommages et intérêts de un milliard Fcfa. Lapiro de Mbanga est loin d’être un inconnu puisqu’il est officiellement chef de quartier 8 à Mbanga donc auxiliaire de l’autorité administrative. La Société de plantations de Mbanga a été l`établissement le plus attaqué par les pillards lors des émeutes de février dernier à Mbanga. Les locaux de sa direction générale ont été mis à feu et ses plantations détruites. Mais il faut dire que La Spm loue les plantations de la famille de Lapiro. L’artiste musicien qui a été malheureux tête de liste aux élections municipales à la mairie de Mbanga aux élection de 2007 est convaincu qu’il est victime d`une chasse aux sorcières «on m`attribue les émeutes de Mbanga alors que dans cinq provinces du Cameroun il y a eu des émeutes, sans qu`un seul commanditaire n`ait été désigné », affirme-t-il. Le 26 septembre 2008 dans une parodie de procès, Lambo Sandjo Pierre Roger est reconnu coupable de délit d’attroupement et obstruction de la voie publique, complicité de pillage en bande. Le tribunal le condamne à trois ans de prison ferme et en guise de dommage et intérêts à verser 200 millions de francs Cfa à la Société des bananeraies de Mbanga (Spm), et 80 millions de francs Cfa au Centre divisionnaire des impôts de Mbanga, les deux parties civiles au procès.
Mathieu Nathanaël NJOG
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