Le regard du Chef de l’Etat
Une fois la modification de la Constitution passée, Biya a évolué dans ses messages, mais pas dans ses actes.
Des miettes au prix du sang
Très attendu par les manifestants, le mercredi 27 février, le président Paul Biya sort de son silence en prononçant une allocution musclée de cinq minutes à la télévision. Le chef de l’État, après avoir évoqué un «bilan humain et matériel […] probablement très lourd», il dénonce alors, un complot de l’opposition. «Pour certains […] l’objectif est d’obtenir par la violence ce qu’ils n’ont pas eu par la voie des urnes, c’est-à-dire par le fonctionnement normal de la démocratie […]. Les apprentis sorciers qui, dans l’ombre, ont manipulé ces jeunes ne se sont pas préoccupés du risque qu’ils leur faisaient courir en les exposant à des affrontements avec les forces de l’ordre». Si l’intervention de Paul Biya a montré la volonté du président de reprendre le contrôle de la situation, par la force, et de chercher des boucs émissaires dans l’opposition, elle n’a apporté aucune réponse, ni mesure, ni promesse aux problèmes concrets posés par la population au cours de ces journées de manifestations. La déception est grande au sein de la population. Cette sortie est perçue par beaucoup comme une déclaration de guerre aux jeunes manifestants. À peine le discours terminé, un grand nombre de militaires fortement armés prennent position dans les rues des grandes villes.
Au lendemain de la crise de février 2008, le Prince d’Etoudi à dû se rendre compte que quelque chose ne tournait pas rond, et que les rapports des services secrets qui lui parvenaient tronquaient la réalité. C’est sans doute ce qui l’a poussé à convoquer ce conseil de cabinet le 7 mars 2008, au cours duquel il a été particulièrement dur avec les membres du gouvernement. Reconnaissant au passage que les émeutes de février étaient fondées, et que les jeunes avaient soulevé des revendications légitimes. Il dira ne pas être sûr que tous avaient fait ce qui était en leur pouvoir pour répondre efficacement aux problèmes, ce qui aurait permis d’éviter la crise de février. Pour finir, il intimait l’ordre à ses ministres de concentrer leurs actions vers l’amélioration des conditions de vie et la lutte contre la vie chère. Il finissait même son discours en avertissant ceux qui ne prendraient pas à cœur ces préoccupations, qu’ils feraient l’objet de sanctions exemplaires.
Pour si peu…
Deux mois plus tard, à l’occasion de la célébration de la fête de l’unité nationale, le président de la République a fait un autre clin d’œil vers cette jeunesse, en offrant des commutations et remises de peines à tous ceux qui avaient été condamnés à la suite des émeutes. C’est à la faveur de cette «magnanimité» que Joe la Conscience recouvrera la liberté, aux côtés du millier d’autres jeunes, qui venaient ainsi de passer 4 mois de leur vie au cachot, pour avoir oser revendiquer le droit à la survie. Toujours en réaction aux émeutes, Biya a enfin consenti, le mois de mars 2008, à une augmentation des salaires des fonctionnaires, ce qu’ils réclamaient en vain depuis plus de 15 ans. En dehors de cet acte concret, le pouvoir essaie d’arrondir les angles depuis lors dans les discours. C’est le cas de son discours du 10 février 2009, le président de la République professe des idées et promets des lendemains meilleurs à la société camerounaise, en réalité sans rien dire de nouveau. Dans son discours de fin d’année, le 31 décembre 2008, il revient sur le sujet. «Fin février d’abord, dans plusieurs de nos centres urbains, des désordres ont éclatés en protestation contre la hausse du coût de la vie […] il faut reconnaître que les revendications qui se sont exprimées à cette occasion n’étaient pas sans fondement». Une fois de plus il n’a apporté aucune solution aux préoccupations des jeunes. Mais leur demande de compter sur eux-mêmes, en reprenant ce célèbre proverbe : « aide toi, le ciel t’aidera.» Le bas peuple l’interprète simplement comme la démission du pouvoir devant ses problèmes. Au final, un an après que les Camerounais dans leur immense majorité ont manifesté leur ras le bol quant aux conditions de vie, les discours politiques restent démagogiques, et continuent de laisser tout le peuple sur sa faim.
Roland TSAPI
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