Dossier rentrée scolaire 2008
3- Ce que prévoient les textes
Des injonctions ministérielles pas du tout appliquées, lorsqu’elles ne sont tout simplement pas ignorées.
Coup d’épée dans l’eau
Pour les chefs d’établissements comme pour les sans grades, chacun est déjà sur la brèche, y compris l’un des animateurs traditionnels de ce marché, la tutelle, dont la situation politique précaire le conduit fatalement à élaborer des plans à géométrie variable. L’année dernière, Louis Bapès Bapès, le ministre des Enseignements secondaires ayant eu vent de l’anarchie instaurée par les chefs d’établissements publics, les années antérieures, avait pris une lettre circulaire N°11/07 pour arrêter les dérives. « Il m’a été donné de constater pour le déplorer que plusieurs chefs d’établissements publics, sans attendre la rentrée scolaire, ni les instructions ministérielles relatives au démarrage de la nouvelle année scolaire, procèdent de manière précipitée et pour des desseins inavoués, au recrutement dans les structures dont ils ont la charge », pouvait-on lire.
Preuve s’il en est encore besoin que la tutelle n’ignore pas l’ampleur du phénomène et ses ravages dans le système éducatif camerounais. « Cet état de chose, faut-il le rappeler, est en grande partie tributaire des encombrements des classes observés avant même le début des cours et des dérapages divers au moment de la rentrée», stigmatise la circulaire, avant de prendre les mesures suivantes : « Afin de mettre un terme à ce désordre qui hypothèque à l’avancé des résultats de ces institutions et leur management serein, je vous demande de vous abstenir dès ce jour et ce jusqu’à nouvel ordre, de tout recrutement d’élèves ». Et pour conclure, il a brandit des sanctions pour tout transgresseur. « Le contrevenant en portera l’entière responsabilité».
Des mesures en trompe œil ?
Mais cela n’avait pas empêché les responsables des établissements publics de poursuivre ce vaste marché de recrutements en violation flagrante de ses prescriptions. Les sanctions n’ont pas suivi. En prélude à la rentrée scolaire 2008/2009, Louis Bapès Bapès est revenu à la charge par deux fois. Avec la circulaire N°1088/ du 23 juin 2008 portant sur la suspension des recrutements des nouveaux élèves et celle N°1576/08/Dc du mois d’août 2008 portant sur les modalités générales d’inscriptions et de recrutements dans les établissements scolaires publics. «Dans le souci d’assurer la reprise sereine et ponctuelle des classes à la rentrée scolaire 2008/2009, …les recrutements des nouveaux élèves, suspendus jusqu’alors conformément à la circulaire N°1008/Lc/Minesec/Cab du 23 juin 2008, reprendront à partir du 9 septembre par le canal des instances définies par la réglementation en vigueur ».
Mais l’application reste toujours tributaire de la valeur qu’accorde la tutelle à ses engagements. «Des missions de contrôle à tous les niveaux de services seront déployés pour s’enquérir de l’application de cette instruction », annonce la circulaire. Sur le terrain, ce n’est pas le cas. Dans les délégations provinciale du Littoral et départementale du Wouri du Minesec, les responsables avouent n’avoir pas reçu ampliation de ces circulaires ministérielles. Jean Ebongue Ngoh, le délégué provincial a été contrait d’utiliser la circulaire de la rentrée 2007/2008 pour mettre en garde les chefs d’établissements secondaires publics de son ressort de compétence. Prudents, les chefs d’établissements cibles se sont montrés plus discrets dans les recrutements, tout en saupoudrant les observateurs par des communiqués qui reprennent ces dispositions, ils disent avoir renvoyé les recrutements désirés par les enseignants et parents d’élèves publiquement à partir du 9 septembre. On a pu ainsi observer lors de nos passages dans les établissements scolaires publics que les dirigeants ne se sont pas fait prier pour recruter dans les autres classes. Affichant même les listes additives des élèves.
4- Contraintes ou appétits
Plusieurs arguments justifient la propension de ce vaste marché de recrutements organisés en marge des dispositions en vigueur.
Pourquoi les proviseurs et directeurs se croient obligés ?
Lundi 8 septembre 2008, jour de la rentrée scolaire, les parents d’élèves arborant tous leurs oripeaux militaires, traditionnels, politiques (du parti au pouvoir), et civiles ont investi le secrétariat du proviseur du Lycée polyvalent de Bonabéri. Mal leur en a pris, la passation de service entre le proviseur sortant William Zilly Ntimban et l’entrant Apollinaire Abena Afana, ne leur a pas été favorable. Ils reviendront à la charge les jours prochains.
Autre lieu, autre scène. Le secrétariat du délégué provincial du Minesec est archicomble, les usagers parmi lesquels certains membres de famille et de son personnel essaient de le rencontrer pour obtenir un recrutement dans un des lycées. Jean Jules Ebongué Ngoh sort de son bureau et éconduit tout ce beau monde. «Si c’est pour les dossiers de recrutements, j’ai le regret de vous annoncer que je ne les reçois plus. J’ai fini avec les recrutements. Allez vous-même rencontrer les chefs d’établissements», lance-t-il d’un ton ferme. Mais aucun de ses usagers, partis pour certains de son village natal, ne bougent. Ils espèrent bien que leur témérité va payer. Pendant ce temps à son secrétariat, plusieurs autres usagers venus s’enquérir de la suite des dossiers de leurs fils, transmis par les services du gouverneur, apprennent qu’ils ont été rejetés. D’autres personnalités encore sont aussi reçues pour les mêmes raisons, mais tous repartiront au mieux avec des promesses.
Pressions
C’est dire toutes les pressions auxquelles font fasse les chefs d’établissements scolaires publics en cette période. «Les pressions viennent de toute part. Mais le plus grave c’est que ces hautes personnalités n’engagent pas les démarches à temps. Elles attendent toutes la rentrée», affirme Martin Célestin Atangana Owona, le proviseur du lycée bilingue de Bonabéri. A cela s’ajoutent les appâts financiers alléchants. Mais dans ces deux établissements on essaie de faire croire qu’on résiste à ce vaste marché. «Nous résistons encore à la tornade des parents d’élèves. Mes professeurs ont encore une certaine valeur, bien que très exposés», soutient-il. «Il y a pas des tentatives ou des tentations, mais on essaie de minimiser», reconnaît Isidore Sylvain Bitchoka, censeur n° III et président de la cellule de lutte contre la corruption du lycée de bilingue de Déido. Au lycée bilingue de Bonabéri, le proviseur dit essuyer des injures et parfois des menaces de mort. « Il y a deux ans un parent m’a promis la mort. Juste après, je retrouvais mon bureau inondé tous les matins», mais pour cet ancien proviseur du lycée Leclerc, cette pression ne l’émeut pour autant pas. «Sans trop réussir nous essayons de dialoguer et de faire entendre raison». Toutefois, sous le prétexte de satisfaire les dossiers dits sociaux, les chefs d’établissements violent allégrement l’arrêté de 1995 du Mineduc qui limite les effectifs à 60 élèves par classe. «Au regard de tout ceci, on déborde un peu les effectifs prescrits », avoue Atangana Owona.
Au lycée technique de Douala-Koumassi (Ltdk), Anne-Marie Boumnyemb Allen, le proviseur joue la carte de la transparence en affichant les listes des effectifs issus des résultats de l’année scolaire précédente. Il en va de même de Adolphe Mouelas, le proviseur du lycée technique de Douala-Bassa. Autant on peut faire le constat que plusieurs salles de classes sont encore en deçà de 45 élèves, autant certaines classes affiches des effectifs pléthoriques. Avec les recrutements des nouveaux élèves qui ont débuté officiellement hier, 9 septembre 2008, il ne fait pas de doute que les proviseurs vont combler les classes en fonction des places disponibles et même indisponibles. « Il y a la forte pression que nous recevons du fait de la poussée démographique, de la qualité des enseignants, des enseignements et Il y a aussi la garantie des bons résultats aux examens scolaires. Sur le plan social notre soucis d’offrir une opportunité aux élèves issus des couches défavorisées », argue Atangana Owona pour justifier ses débordement dans les recrutements qu’effectuent les professeurs.
En réplique un enseignant membre du syndicat national des enseignants du secondaire (Snaes) a son opinion «Les nominations nous dit-on sont discrétionnaires. Un jeune sorti fraîchement de l’école est nommé proviseur pour diriger des professeurs qui ont 30 ans de métier. Il doit entretenir les réseaux qui l’ont port. Mais aussi pour amasser rapidement une fortune et s’assurer les lendemains meilleurs, car la fonction appartient à l’être et la fonction à la tutelle ». Voilà quelques indicateurs que donne un enseignant, membre du Snaes pour expliquer l’ampleur du phénomène. Rappelant qu’il n’y a pas de profil de carrière défini pour les enseignants dans la fonction publique.
Mais alors quelles sont les conditions de recrutements, mieux combien coûteront ces places ? Mbilla, l’un des surveillants généraux de la Ltdk est ferme. «Chez nous, les recrutements se font uniquement pour les classes de seconde et par concours officiels. Pour les autres classes, il n’y aura pas de recrutement». Seulement, un communiqué signé du proviseur indique : «Afin d’éviter tout désagrément, le proviseur informe les enseignants que leurs sollicitations ne pourront être prises en compte qu’en fonction des places disponibles». En admettant qu’une place est offerte à chacun des 200 enseignants d’un des lycées, et que ces derniers les monnaient comme l’indique la plupart des cas à au minimun 50.000 Fcfa, c’est la bagatelle somme de 10 millions de francs cfa qui passent ainsi dans le réseau de la corruption, par établissement. Lorsqu’on sait que pour les classes de 6ème, 1ère année et seconde les places coûtent 100.000 Fcfa on n’imagine que des dizaines de millions de francs cfa supplémentaires circulent dans le circuit pour favoriser le recrutement de certains élèves qui sont passés par concours ou par la commission d’étude des dossiers. Au lycée polyvalent de Bonaberi, les résultats du concours d’entrée dans les douze classes de seconde technique ont permis à 486 élèves d’être admis. Pendant ce temps, c’est toujours l’expectative pour les 374 candidats du lycée technique de Douala Koumassi et 709 postulants du lycée technique de Douala-Bassa.
5- Commentaire
Etablissements pour démunis prisés par les nantis
Dans l’histoire de l’école, la notion de recrutement dans les établissements publics n’a pas toujours tenu la place et la fonction qui lui sont aujourd’hui réservées. A l’aune de l’indépendance, les établissements publics du Cameroun vivaient sous le régime de la gratuité de l’école pour aboutir à la nationalisation des cadres. Puis vint le passage au double régime des établissements publics et des établissements confessionnels. La libre circulation n’était pas courante. Le choix se faisait par conviction et par idéologie. Avec une saine rivalité dans la formation. Ce qui justifiait plus de stabilité et de compétences des élèves. Puis vint la crise des années 80 pour que la libre circulation entre les deux modes d’établissements.
Pourtant, les plus nantis envoyaient leurs enfants dans les établissements confessionnels ou laïcs de référence, les moins nantis portaient leur dévolu sur les établissements publics. Avec l’accentuation de la crise économique marquée par la baisse des salaires et la crise sociale qui en a découlé au fil des ans, les établissements où les élèves étaient exemptés des frais de scolarité devinrent alors les plus prisés. Devant la demande qui devenait plus importante que l’offre, le financement des recrutements de manière peu orthodoxe évolua à une vitesse foudroyante. Avec une montée en puissance du marchandage des places dans le système scolaire public. Avec évidement des conséquences néfastes pour la morale et l’éthique de l’école. La corruption, le trafic des notes et toute sorte de dérives finirent par gagner les milieux éducatifs. La période la plus faste étant la rentrée scolaire. Dans cette constitution sociologique plus faible, cette rentrée scolaire a pris le tournant du school-business. Profitant à l’individu (le chef d’établissement), qui passe par la spéculation des places et pas du tout au patrimoine qui est supposé solide (les structures et infrastructures).
Dans les circonstances actuelles, un tel intérêt ne manquerait pas de replacer tous les projecteurs sur la volonté politique réelle ou supposé de combattre la corruption. Une gangrène sociale. Pour autant l’école au Cameroun reste ce qu’elle est : fragile et de qualité. Tout en contradiction avec les résultats. 53% de bacheliers l’année scolaire 2007/2008. Mais il reste que le niveau intrinsèque et la formation peu convaincants sont incapables de permettre à l’enseignement public de retrouver son unité de pensée et d’action. Il devient urgent de redresser la pente en imposant à la fois l’intégrité morale et la compétence pour revaloriser son image. Et si l’enseignement public s’inspirait de l’enseignement confessionnel en la matière ?
Mais les mentalités du fonctionnaire sont plombées par les difficultés économiques du pays, à tel enseigne que malgré les récentes hausses salariales des fonctionnaires, il n’y a aucun espoir. Surtout qu’au banc des accusés, ce sont les fonctionnaires de l’éducation nationale qui sont ainsi mis à l’index. Il y a péril en la demeure, c’est pourquoi, ils sont invités à se responsabiliser autour de l’éthique et de la valeur de l’école. Sinon, le serpent de l’enseignement public va se morde encore longtemps la queue.
Sur quelle base est nommé un chef d’établissement scolaire public ? Quelle marge de manoeuvre détient-il ? Et son autonomie ? Jusqu’où tient-il son pouvoir ? Seules les réponses à ces interrogations peuvent permettre de comprendre la motivation qui permet aux chefs d’établissements publics d’entretenir cette bourse de valeur des places dans les structures dont ils ont la charge. Difficile d’en obtenir des réponses qui font l’unanimité, même pour les concernés ces questions restent des colles.
Tableau montrant le rapport entre le nombre de places disponibles et effectifs réels de quelques établissements publics
|
Etablissements |
Nombre de classes de 6ème ou 1ère année |
Nombre total d’élèves exigés en classe de 6ème ou de 1ère année |
Nombre de classes de seconde |
Nombre total d’élèves exigés en classe de seconde |
Nombre total de classes |
Effectif Total correspondant |
Effectif Total |
|
Lycée Polyvalent de Bonaberi |
|
|
16 |
960 |
54 |
3240 |
4500 |
|
Lycée Bilingue de Bonaberi |
11 |
660 |
9 |
540 |
58 |
3480 |
5000 |
|
Lycée Bilingue de Déido |
8 |
480 |
7 |
360 |
50 |
3000 |
4500 |
|
Lycée technique de Douala-Bassa |
11 |
660 |
11 |
660 |
40 |
2400 |
3000 |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Lycée technique de Douala-Koumassi |
|
|
12 |
720 |
50 |
3000 |
3500 |
| Janvier 2010 | ||||||||||
| L | M | M | J | V | S | D | ||||
| 1 | 2 | 3 | ||||||||
| 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | ||||
| 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | ||||
| 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | ||||
| 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | ||||
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