Mercredi 13 juin 2007 3 13 /06 /2007 19:50

Société /Cadre de vie

 

Nkongsamba : entre déclin et relents de xénophobie

La troisième ville du Cameroun a perdu ses atours. Il ne lui reste plus que les vestiges d’un patrimoine riche et les reliques d’un passé glorieux.

 

1- La fille du gouverneur Marchand a perdu de son charme

 

Elle sombre inéluctablement dans la déchéance. La ville de Nkongsamba, puisqu’il s’agit d’elle, est le chef-lieu du département du Moungo et de l’arrondissement éponyme. Mais la ville de Nkongsamba vient d’être éclatée en trois arrondissements distincts par le décret n° 2007/119 du 25 avril 2007 portant découpage spécial de certaines circonscriptions électorales et répartitions des sièges au sein desdites circonscriptions. Nkongsamba, cette ville historique ne paie plus de mine.

L’histoire nous apprend qu’en 1904, trois officiers explorateurs allemands MM. Becke, Hasser-Schlosser et Dr Esch, sont les premiers Européens à s’installer dans ce bourg de moins de 200 âmes au pied du mont Manengouba. Ce bourg deviendra plus tard Nkongsamba. En 1911, profitant de l’arrêt des travaux de construction de la voie ferroviaire Douala – Nkongsamba à 10 Km de Baré pourtant subdivision administrative, elle entame le processus de son hégémonie.

Il faut attendre l’arrivée du gouvernement Marchand au poste du Haut commissaire de la République française au Cameroun en 1923 pour voir Nkongsamba prendre sa configuration d’avant le 25 avril 2007. Ainsi le 23 mai 1923, Nkongsamba est érigée en centre urbain. Et le 30 septembre 1923, le Haut commissaire Marchand transfert la subdivision (arrondissement) Baré à Nkongsamba. C’est à ce titre que Nkongsamba est qualifiée de “ fille du gouverneur Marchand ”. On peut comprendre cet amour du Gouverneur Marchand. La ville de Nkongsamba se situe à 1000 m d’altitude. Elle est coincée entre les massifs Nlonako (1800 m), un volcan endormi qui présente déjà les signes avant-coureurs d’une irruption et celui de Manengouba (2250 m), un volcan éteint formé au sommet de deux cratères devenus des lacs. Il présente un relief très accidenté avec une zone montagneuse, des vallées ouvertes et un sol d’origine volcanique. Certes, ce sol est très riche, on y cultive le maïs sur l’ensemble des douze mois, mais la circulation y est difficile. Car, ce sol est faite d’une terre noire et caillouteuse résultant de l’éruption du Mont Manengouba. Il présente un climat frais et pluvieux avec une température annuelle de 23°C. Sa végétation est constituée de forêt sempervirente et de savane boisée sur les versants du Mont Manengouba où les populations mènent leurs activités champêtres. Tout cet ensemble constitue l’ancien arrondissement de Nkongsamba qui fait une superficie de 340 Km2.

 

2- Les autochtones, minoritaires !

Les administrateurs utilisent le mot Mbo pour désigner tous les groupes ethniques du département du Moungo. Ce que les Baneka, populations souches de Nkongsamba contestent estimant qu’ils sont les Myé du canton Baneka dont la chefferie supérieure jadis située à Ngalmoa est transférée aujourd’hui à Ekangté. Le canton Baneka s’étend sur douze villages : -Baneka – Mboriko – Ediaka – Ndogmoa – Ekangté - Ngza’a – Barresoumtou – Bajoki – Ngalmoa – Poola - Edjogmoa - Ndogmoa Mbeng. Mais aujourd’hui, dans tous les villages devenus quartiers du fait d l’urbanisation de Nkongsamba, la communauté Bamiléké est dominante. Elle représente une écrasante majorité dans le département du Moungo en général. Respectivement 88% et 92% selon les statistiques des services administratifs.

Pour comprendre cette présence Bamiléké dans le Moungo, il faut remonter à la période coloniale allemande. En début du XXe siècle, les Allemands décident de faire venir la main d’œuvre résistante des hauts plateaux de l’Ouest pour la construction du chemin de fer et par la suite pour la création des plantations. Lorsqu’après la Première guerre mondiale, le Cameroun est placé sous protectorat de la France, les colons français poursuivent la même politique de recrutement. “ Les Bamiléké étaient travailleurs et les autochtones paresseux ”, reconnaît Ferdinand Otti Otou patriarche de Baneka. Cette émigration des Bamiléké prend l’ampleur avec la crise économique de 1928 à 1932. Les colons propriétaires des plantations dans l’incapacité de rémunérer financièrement leurs ouvriers, décident de leurs céder des parcelles de plantations. D’autres s’approprient les parcelles soit par l’achat direct, soit par la location. “ A la longue, les propriétaires ont fini par les céder par hospitalité contre des broutilles ”, indique M. Epoh.

Aujourd’hui, il sourde une guéguerre autochtones et allogènes. Ils s’accusent réciproquement d’être responsables du déclin de la ville de Nkongsamba. Des accusations qui prennent des allures de xénophobie à chaque veille d’élection. La communauté Bamiléké met à l’indexe des fils du Moungo, membres du gouvernement ou rivaux politique, les accusant à tort ou à raison d’attiser les relents de xénophobie. Cette joute date de 1956, lorsque Jean Ekwabi Ewane conduit victorieusement la liste des autochtones du Moungo aux élections législatives du 23 décembre 1956. “ Il était question pour nous de contester à Daniel Kemajou de représenter à nouveau le Moungo à l’Assemblée législative du Cameroun ”, avoue Ferdinand Otti Otou. Un faux débat selon certaines forces vivent qui pensent que les enjeux sont ailleurs. “ Tous ceux qui portent au-devant le problème tribal pour opposer les autochtones aux Bamiléké n’ont qu’un seul objectif nous distraire des réels problèmes auxquels nous devons faire face pour sortir cette ville de sa déliquescence ”, fait remarquer Me Eugène Ndongue, huissier stagiaire, fils Mboriko,

 

3- Signes d’un déclin

Il y a la ville, du moins ce qui en reste. Une ville de Nkongsamba en noir et blanc, cafardeuse, nébuleuse, tumultueuse, montagneuse et verdâtre. Elle dégage pour les visiteurs une effluve tout aussi mélancolique que nostalgie. Il ne fait plus de doute que les quelques nouvelles constructions sur l’axe Douala – Bafoussam qui la traverse, contrastent avec la décrépitude de la ville et du niveau de vie des populations. Le centre ville de cette cité, jadis troisième ville du Cameroun après Yaoundé et Douala, est frappé par une dégradation avancée de la voirie urbaine : nids de poules rivalisent avec dos d’ânes et les langues de chats. La ville est aussi sans adduction d’eau publique, ni éclairage public.

Le premier goudron d’une dizaine de kilomètres date des années 70 et est l’œuvre du célèbre maire Gambo. Le dernier chantier de bitumage date de 1997 avec l’arrivée du délégué du gouvernement Ngollo Nagama. Ces efforts des politiques semblent procéder davantage de la volonté de se libérer d’atours chargés de souvenirs affligeants et douloureux. Les entrepôts sont vides et les usines à café à l’abandon. Nkongsamba est l’un des rares chefs-lieux de département qui abrite des services qu’on ne retrouve que dans les capitales de province. A l’instar de l’agence de la Beac et les services provinciaux : - des cadastres - des domaines - du contrôle des finances - de la comptabilité matière - et la trésorerie générale.

 

4- Influence économique

Elle jouissait ainsi d’une épopée glorieuse que lui conféraient sa situation de terminus de chemin de fer et sa position stratégique de ville-carrefour entre la ville portuaire de Douala et les provinces de l’Ouest et du Nord-Ouest. “ C’est ici que les commerçants de Kumba, de l’Ouest et du Nord-Ouest venaient se ravitailler pour aller revendre dans l’arrière-pays. On n’y trouvait tout même le bœuf. Toute ceci grâce au train ”, se rappelle un brin de nostalgie, François Eyem, sexagénaire. “ Les grands usiniers tels que Tzouvelos ou Gorsounian n’utilisaient que les femmes comme trieuses, cela augmentait la main d’œuvre familiale en plus des l’emploies des hommes. C’étaient une source importante de revenus dans les foyers ” se remémore François Eyem.

La ligne ferroviaire a été supprimée. Le train a sifflé pour la dernière fois, le 25 novembre 1991. La construction de l’axe routier Douala – Bafoussam permettant un gain important de temps, venue enterrer les rails. Les opérateurs économiques ont mis la clé sous le paillasson, soit en fermant boutique, soit en délocalisant leurs entreprises. L’agriculture où la mévente du café et du cacao n’encourageait personne à se tuer à la tâche dans des plantations âgées de plus de 30 ans. L’exode rural continue d’y être important. Malgré le déclin de la ville de Nkongsamba en particulier et du Moungo en général, l’espoir demeure toujours. “ La ville peut se relever. Tout dépend de la volonté et de la politique gouvernementales du régime actuel ou à venir ”, confie François Eyem.

Dans une atmosphère aussi envoûtante que parfois irritante, où alternent souvenirs d’enfance et chroniques urbaines. Les adultes sont bouleversés. Le patrimoine a été longtemps dilapidé, mais les bâtisses coloniales sont encore debout. Il y a là surtout l’immense nostalgie d’une ville qui n’existe plus sinon dans la mémoire des quinquagénaires. Il se souvient de la grande épopée, de l’inexorable exode des minoritaires, du maquis et de la répression. Ils restent hanté par cette ville d’avant, délabrée et infiniment triste que plusieurs auteurs relatent à l’instar de Ferdinand Otti Otou, Jean Pierre Guiffo, l’Abbé Ketchoua Thomas, Isaac Mbella Essengue. L’artiste Ndedi Eyango lui a également consacré une chanson.

 

Par Mathieu Nathanaël Njog à Nkongsamba

Le 13-06-2007

Par Njognath - Publié dans : Société
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